Mai 2018 — Union européenne : Révolution muette, nouvelles embrouilles

En un clic:

① Une réforme limitée par les crises
② L’échec de l’Europe sociale
③ Un risque de chômage technique
④ Une carte à jouer pour E. Macron

Mots clés:

Con­seil de l’U­nion européenne, Con­seil européen, Gou­verne­ments européens, Elec­tions européennes 2019, Macron, Socio-démoc­rates européens, 

En bref:

C’est his­torique : les par­tis tra­di­tion­nels de gauche et de droite sont en minorité par­mi les gou­verne­ments européens. Assail­lis par les cen­tristes et libéraux, sur­passés par les euro­phobes, leur mise en inféri­or­ité est sans appel. Le Con­seil, insti­tu­tion de déci­sion de l’U­nion européenne, est plus que jamais divisé. Deux scé­nar­ios sont alors envis­age­ables, celui d’un blocage pur et dur, ou celui d’a­vancées con­crètes et prag­ma­tiques. A moins qu’Em­manuel Macron ne parvi­enne à tir­er son épin­gle du jeu.

 L’histoire européenne vit en arrière-plan un moment de pro­fonde muta­tion : les par­tis clas­siques de droite et de gauche sont en inféri­or­ité dans l’Union européenne.  La con­sti­tu­tion prochaine d’un gou­verne­ment anti-sys­tème en Ital­ie con­stitue le mar­queur fatal de cette trans­for­ma­tion. En effet, les chefs de gou­verne­ments de gauche et de droite clas­sique devi­en­nent minori­taires à la fois sur les plans numérique et démo­graphique. Seule­ment 13 chefs de gou­verne­ment sur 28 sont issus de leurs rangs, lesquels ne représen­tent plus que 42% des citoyens européens. La recom­po­si­tion poli­tique en cours dans le paysage poli­tique français se man­i­feste égale­ment au niveau européen. Elle ques­tionne ain­si les forces de com­pro­mis sur lesquelles les insti­tu­tions européennes reposent.

L’Union européenne est-elle alors dev­enue irré­formable et ingou­vern­able, ou ne l’est-elle finale­ment pas depuis 20 ans ? 

Droite, Gauche, 20 ans pour presque rien

 Au cours des 20 dernières années, démoc­rates-chré­tiens et socio-démoc­rates ont tour à tour été en capac­ité de réformer en pro­fondeur l’Union européenne.  Chaque ten­dance a pour­tant engen­dré deux échecs mas­sifs qui ont pour nom le traité de Nice et le traité de Lis­bonne. L’absence de com­pro­mis au sein-même de cha­cune de ces mou­vances a hand­i­capé l’Europe deux décen­nies durant. Elles ont en effet fail­li à répon­dre ensem­ble à des thé­ma­tiques tou­jours d’actualité : la ges­tion de l’asile et des flux migra­toires, et l’Europe sociale.

Data-visu­al­i­sa­tion : Décou­vrez année après année les forces dont sont issus les dirigeants de gou­verne­ment depuis 20 ans ain­si que leur représen­ta­tion en parts de pop­u­la­tion, et donc de voix au Con­seil. (Avant 2018, force poli­tique à la tête du pays au mois de jan­vi­er)

Le boulet de la crise économique

Gouvernements de droite en Europe

Gou­verne­ments démoc­rates-chré­tiens et de droite en Europe de 1998 à 2018

 De 2009 à 2012, la droite est majori­taire aux deux-tiers  avec à sa tête deux lead­ers forts en les per­son­nes de Nico­las Sarkozy et d’Angela Merkel. Rapi­de­ment pris dans les tumultes de la crise des dettes sou­veraines, l’Europe de droite ne parvient ensuite pas à avancer un agen­da poli­tique au-delà du domaine économique.

L’absence de réforme de l’Union reten­tit de manière abrupte dans les années qui suiv­ent. Les mécan­ismes européens appa­rais­sent comme inadap­tés à une Union européenne à 28 pays, laque­lle a pour fron­tières ter­restres la Turquie, l’Ukraine et la Russie. L’augmentation des flux de migrants est gérée de manière chao­tique, dans la mal­adresse et l’urgence. En l’absence de réponse com­mune, les poli­tiques migra­toires et d’asile s’arrêtent sou­vent aux fron­tières nationales, avec un égoïsme froid. L’enjeu est même le plus sou­vent assim­ilé à des préoc­cu­pa­tions d’ordre sécu­ri­taire ou iden­ti­taire, sans que l’Union ne parvi­enne vrai­ment à offrir des solu­tions. 

Le fantôme de l’Europe sociale

Gouvernement socio-démocrates en Europe de 1998 à 2018

Gou­verne­ments socio-démoc­rates, socio-libéraux et social­istes en Europe de 1998 à 2018

De 1999 à 2002, les socio-démoc­rates sont au som­met de leur puis­sance, rég­nant alors sur près de 85% de la pop­u­la­tion européenne. Les avancées sociales furent pour­tant qua­si-nulles. Et pour cause, dès le début de leur hégé­monie européenne, Le socio-démoc­rates alle­mands et bri­tan­niques, très vite rejoins par les ital­iens, déclar­ent renon­cer à une pro­tec­tion sociale con­ti­nen­tale.

 Présen­té en 1999, le pro­gramme de « troisième voix – nou­veau cen­tre » dénonce les anci­ennes for­mules keynési­ennes et social­istes 1Retrou­vez le texte et une analyse sur man­i­fester sur le site de la fon­da­tion Jau­rès : https://jean-jaures.org/nos-productions/blair-schroder-le-texte-du-manifeste-les-analyses-critiques Leur ambi­tion est alors très claire : flex­i­bilis­er les marchés du tra­vail, favoris­er à tout prix le retour au tra­vail sur l’accès aux presta­tions sociales, ren­dre les entre­pris­es plus com­péti­tives et favoris­er l’adaptation du tra­vailleur au marché par la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Cela inter­dit la mise en place de règles et de restric­tions pour des entre­pris­es. L’heure n’est pas non plus à la pro­tec­tion de l’emploi et des plus pré­caires. Aux élec­tions européennes de 1999, les socio-démoc­rates sont écrasés dans les urnes.

2019 : Sous les pavés, la plage ?

La grande diver­sité des gou­verne­ments et des par­lements des nations d’Europe relève d’un défi inédit pour l’Union européenne. Et ce très con­crète­ment puisque les voix au Con­seil sont désor­mais divisées, alors que nom­bre de déci­sions néces­si­tent une majorité des deux-tiers. Par ailleurs,  la coor­di­na­tion mul­ti­latérale au sein des fac­tions poli­tiques européennes perd de son poids.  L’Union européenne et ses som­mets informels devien­dra alors le prin­ci­pal forum de dis­cus­sion entre les gou­verne­ments européens. Cela peut résul­ter en deux ten­dances : un blocage total ou au con­traire à des avancées con­crètes. 

L’Union au chômage technique ou pragmatique

Toutes les forces étant désor­mais minori­taires, plusieurs scé­nar­ios sont pos­si­bles. Le pre­mier est celui d’un blocage total. Les gou­verne­ments euroscep­tiques, ou même euro­phobes, à la tête de l’Italie, de la Pologne et de la Hon­grie, pour­raient fonder des coali­tions de blocage. Et si cette pos­si­bil­ité ne se réalise pas, les sujets de con­sen­sus seront ain­si inté­grale­ment restreints et plus prob­a­ble­ment fondés sur les domaines de com­pé­tence exclu­sive de l’Union (douanes, com­merce, con­cur­rence, l’eu­ro, con­ser­va­tion des ressources biologiques de la mer et cer­tains accords inter­na­tionaux).

Les 5 domaines de compétence exclusive de l'Union européenne : douanes, politique commerciale, concurrence, l'euro, certains accords internationaux, la conservation des ressources biologiques de la mer

Les 5 domaines de com­pé­tence exclu­sive de l’U­nion européenne

Autre option, qui n’est cepen­dant pas incom­pat­i­ble avec la pre­mière : l’Union européenne est réduite à quelques thé­ma­tiques. Au vu des préoc­cu­pa­tions actuelles, cela con­cern­erait très cer­taine­ment la ges­tion des fron­tières et des flux migra­toires ou la coopéra­tion en matière de ter­ror­isme. Mais sur ces domaines encore, le risque est de lim­iter ces prob­lé­ma­tiques à une thé­ma­tique pure­ment sécu­ri­taire. 

Emmanuel Macron, faiseur de roi

E. Macron : Ce qui me rend opti­miste, c’est que l’his­toire que nous vivons en Europe rede­vient trag­ique.

Une autre option, très poli­tique et insti­tu­tion­nelle est cepen­dant pos­si­ble, et serait à l’avantage d’Emmanuel Macron. Imag­i­nons l’hypothèse suiv­ante : après les élec­tions de 2019, l’ensemble des forces poli­tiques clas­siques sont en sit­u­a­tion de paralysie. Elles sont en inca­pac­ité de for­mer une coali­tion au Par­lement européen et de nom­mer un prési­dent de la Com­mis­sion européenne. En France, le jeune mou­ve­ment de La République en Marche, n’est affil­ié à aucun par­ti européen. Dans cette sit­u­a­tion assez prob­a­ble, le Prési­dent de la République française serait en mesure de rassem­bler autour de son pro­jet, puis de négoci­er un déblocage.

Si les mou­ve­ments tra­di­tion­nels per­dent leurs moyens d’action, la République en Marche serait cer­taine­ment en posi­tion de force pour rassem­bler des mou­ve­ments du cen­tre et de la recom­po­si­tion poli­tique européenne.  Dans l’opportunité de con­stituer une force piv­ot, elle pour­rait dévelop­per un agen­da de réforme l’Union européenne. Cela pour­rait en par­tie inclure les ambi­tions d’Emmanuel Macron pour plus de sol­i­dar­ité et de con­trôle démoc­ra­tique dans la zone euro.  2Emmanuel Macron a sem­ble-t-il pleine­ment théorisé la sit­u­a­tion à venir dans une inter­view à la NRF : “Ce qui me rend opti­miste, c’est que l’his­toire que nous vivons en Europe rede­vient trag­ique. L’Eu­rope ne sera plus pro­tégée comme elle l’a été depuis la fin de la Sec­onde guerre mon­di­ale. Ce vieux con­ti­nent de petits-bour­geois se sen­tant à l’abri dans le con­fort matériel entre dans une nou­velle aven­ture où le trag­ique s’in­vite. […] Notre paysage fam­i­li­er est en train de chang­er pro­fondé­ment sous l’ef­fet de phénomènes mul­ti­ples, implaca­bles, rad­i­caux. Il y a beau­coup à réin­ven­ter”.

La sanction nationale se transformera certainement en sanction européenne

La grande diver­sité des gou­verne­ments européens est une prob­lé­ma­tique de plus pour l’Union européenne. Les con­di­tions excep­tion­nelles dont ont prof­ité la droite et la gauche ne se repro­duiront cer­taine­ment pas dans un avenir proche. Ceci d’autant plus qu’on peut s’attendre à la repro­duc­tion de la sanc­tion nationale dans les urnes européennes, dans tout juste un an. Cela pour­ra men­er à une insta­bil­ité à la fois au Par­lement européen et à la Com­mis­sion européenne. Une nou­velle crise insti­tu­tion­nelle européenne est alors, sans doute, à l’hori­zon.

 

1 Commentaire to “ Mai 2018 — Union européenne : Révolution muette, nouvelles embrouilles”

  1. […] ne serait pas anodine pour les intérêts français, à moins que la dynamique ne soit la même dans les autres pays européens. Pour­tant, les dix-sept for­ma­tions français­es au Par­lement européen restent en jeu, […]

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